Sebeïba Tilliline

Date: 
Mardi, 14 avril, 2015 - 11:00
Nom des communautés, des groupes ou, le cas échéant, des individus concernés: 

Le rituel et les cérémonies de la Sebeïba sont pratiqués exclusivement dans l’oasis de Djanet, fondée aux environs du Xe siècle et située au sud-est du Sahara algérien dans le massif du "Tassili n Ajjer". Cet espace est occupé depuis plus de 2000 ans par des populations nomades et sédentaires appartenant au groupe touareg. A Djanet, Sebeïba n’est pratiquée que par deux groupes sédentaires, à savoir les habitants du village d’Azelouaz au nord de l’oasis et ceux d’El Mihan au sud. Il y a un troisième groupe de sédentaires à Djanet, vivants dans le village d’Adjahil, mais ces derniers ne participent pas au rituel et aux cérémonies de la Sebeïba. A l’intérieur de chaque village, les habitants se répartissent en clans. Il y en a trois pour Azelouaz, à savoir les Kel Edjif, les Kel Terbouna et les Kel Araben ; et trois pour El Mihan : les Kel Taghorfit, les Kel El Mihan et les Kel Temamelen.

Localisation géographique et étendue de l’élément: 

Djanet et le Tassili n Ajjer occupent une position centrale sur l’axe qui les reliait depuis longtemps au Fezzan (ancien territoire des Garamantes) puis à la Libye au nord-est et plus loin la vallée du Nil ainsi que vers la route de l’Ahaggar au sud-ouest qui se poursuit au sud vers les monts de l’Aïr et de l’Adagh. Les sédentaires de Djanet qui sont des agriculteurs oasiens ont toujours appartenu à la confédération touarègue des Kel Ajjer qui regroupait des communautés nomades et sédentaires. Le rituel et les cérémonies de la Sebeïba sont intimement associés par la tradition orale à la cité de Djanet. Il est vrai qu’on ne le retrouve nulle part ailleurs ni parmi les autres communautés touarègues, ni dans le reste du Sahara et du Maghreb.

Description sommaire: 

Le rituel et les cérémonies en eux--mêmes comportent deux phases : -celle des préparatifs, appelée "Timoulawine", s’étale du deuxième au neuvième jour du mois de Mouharram (le premier du calendrier lunaire musulman) ; et -celle de Sebeïba proprement dite qui a donc lieu le dixième jour du mois de Moharam. Les Timoulaouines consistent à s’entraîner au jeu du ganga (tambourin) et au chant pour les femmes et à la danse pour les hommes. Il s’agit de compétition pour la sélection des meilleurs danseurs, joueuses de ganga et chanteuses. Les huit soirées ont lieu dans des places consacrées : "Dag Zawiya" pour les gens d’El Mihan et "Kheila" pour ceux d’Azellouaz. Le rituel et les cérémonies du dixième jour quant à eux se déroulent en trois phases : - la première est dite "Tenfar". Les participants des deux villages se rendent au lieu-dit de Loghya (situé entre les deux villages), précédés par des danseurs en tenue guerrière dite « Takambout » et suivis par des groupes de femmes qui jouent des tambourins et chantent. - la seconde est dite "Tikemssine". Les participants mâles défilent en présentant leurs tenues vestimentaires ainsi que différentes armes. - la troisième est dite "Aghalay n awatay" (le renouvellement de l’année). Les participants au rituel et aux cérémonies font le tour du lieu consacré à cet usage et situé à la lisière des jardins des deux communautés, en faisant cliqueter les épées toujours accompagnés par le rythme des ganga et les chants des femmes. En fin de journée, les gens se dispersent.

Identification et définition de l’élément
Qui sont les détenteurs et les praticiens de l’élément ? : 

Les praticiens du rituel et des cérémonies de la Sebeïba sont les membres des communautés d’Azellouaz et d’El Mihan de Djanet. En effet, la participation au rituel et aux cérémonies est ouverte à tous les adultes, hommes et femmes sans distinction. Cependant, les personnes qui devront représenter les deux communautés au rituel et aux cérémonies de la Sebeïba sont sélectionnées durant la phase de Timoulawine (préparatifs) sur la base de leurs performances. La transmission est le fait de certaines personnes âgées (dits "imgharen") qui portent un intérêt particulier aussi bien pour l’apprentissage que pour l’organisation du rituel et des cérémonies.

Côté femmes, les plus âgées veillent à la transmission des répertoires poétiques et des divers chants par une intégration graduelle de nouvelles choristes. Les femmes qui dirigent ces choristes sont appelées "Timgharine n agay". Ces dames veillent également à la transmission des gestes séculaires. Les "Timgharine n agay" pratiquent un autre type d’apprentissage lié à la préparation et à l’embellissement corporel des femmes pour le jour du rituel et des cérémonies, s’agissant surtout des coiffures et des tenues portées à l’occasion de cet événement.

Du côté des hommes, les anciens (Imgharen) veillent à la transmission par l’apprentissage des règles spécifiques aux chorégraphies de la Sebeïba.

Ces chorégraphies ne sont pas des danses ordinaires car elles se déroulent sur la place dite "Loghya", lieu considéré comme sacré ; de plus, ces danses font intervenir des éléments spécifiques et propres au rituel et aux cérémonies comme les diverses tenues, surtout celle tenue pour sacrée du "Takembout", ainsi que les différentes armes, épées, lances et javelots.

Transmission des savoir-faire: 

De nos jours, la perpétuation du rituel et des cérémonies de la Sebeïba est toujours tributaire des mêmes facteurs (énoncés en ii). Il y a, tout d’abord, la transmission de la tradition orale sur son origine ainsi que sur certains faits et individus qui ont marqué son évolution. Il y a, ensuite, l’apprentissage des répertoires de poésies et de chants ainsi que des différents gestes, postures et maintien du corps caractéristiques du rituel et des cérémonies. Concernant les savoir-faire, il y a lieu de souligner l’importance du rôle joué par les artisans qui assurent la pérennisation de la Sebeïba en procédant à la production et la réparation des tenues, armes (épées et lances), bijoux ainsi que des instruments de musique (ganga et flûtes) qui concourent à la réalisation du rituel et des cérémonies. La transmission des savoirs liés au rituel et aux cérémonies résulte toujours d’un apprentissage direct des jeunes au contact des anciens mais aussi au sein d’une même classe d’âge par imitation et mimétisme.

Le rôle de la femme demeure primordial avec la transmission des répertoires poétiques et autres chants. Un corpus important de plaisanteries et de louanges est ainsi transmis en milieu féminin au sein de la famille et des villages d’El Mihan et d’Azellouaz.

On notera, cependant, l’apparition depuis quelques années d’associations culturelles qui organisent des activités comme les expositions de photos, diffusion d’enregistrements sonores et petits reportages réalisés par de jeunes amateurs de Djanet. Ces jeunes expriment leur attachement au rituel et aux cérémonies de la Sebeïba en défendant l’idée de la perpétuation de ce patrimoine culturel immatériel propre à leur oasis.

Quelles fonctions sociales et quelles significations culturelles l’élément a-t-il actuellement pour sa communauté ?: 

La célébration du rituel et des cérémonies de la Sebeïba est un fait culturel unique et propre à Djanet dont il est un marqueur important de l’identité culturelle. Sebeïba est décrite par ses détenteurs comme la tradition la plus importante de la région. La fonction sociale de Sebeïba provient du fait que le rituel et les cérémonies sont le ciment qui lie les tribus sédentaires. La reproduction du lien social et la cohésion sont mises en scène chaque année à l’occasion de ce rituel et ces cérémonies. Ce rituel et ces cérémonies permettent en outre de conjurer symboliquement d’éventuels actes de violence entre les communautés rivales de l’oasis de Djanet en simulant rituellement cette violence et en la transposant dans le domaine de la compétition artistique (musique, chant, chorégraphie et tenues d’apparat...). La fonction culturelle du rituel et des cérémonies tient à son enracinement dans la société, notamment chez les plus âgés qui veillent scrupuleusement à sa transmission aux générations futures. Cette transmission véhicule le sentiment de permanence et raffermit la conscience d’appartenir, par delà le lien tribal, à la cité, son histoire et sa culture. Par ailleurs, la réalisation de Sebeïba donne lieu à des réjouissances collectives qui s’expriment avec d’autant plus de ferveur qu’elles ont été intégrées, à une date inconnue, à l’une des quatre grandes fêtes musulmanes. Cette insertion dans une fête orthodoxe donne à ce rituel et ces cérémonies son statut d’élément unificateur des différentes communautés et légitime son statut de moment de rencontre d’expressions profanes et sacrées. Chants, poésie, danses et tenues vestimentaires foisonnantes témoignent d’une culture vivante et haute en couleurs.

Eléments non conformes aux instruments internationaux existants : 

Le rituel et les cérémonies de la Sebeïba sont un rendez vous annuel empreint de sérénité et de tolérance. En maintenant avec une certaine fierté ce rituel et ces cérémonies, les communautés de Djanet les désignent comme un moment fort de communion et de retrouvailles. Cette fête ne comporte aucun élément en contradiction avec les droits de l’Homme ou avec la promotion de la diversité culturelle. Réunissant hommes et femmes, jeunes et adultes des différentes fractions des tribus des deux villages dans une ambiance de fête où s’entremêlent des expressions multiples et diverses comme les chants et danses, ce rituel et ces cérémonies constituent un moment de joie et de gaité populaire qui se situent aux antipodes de toute attitude agressive ou de comportements suggérant dénigrement et/ou hostilité vis-à-vis des membres d’autres communautés ou de l’autre sexe. La rencontre finale se déroule dans le lit de l’oued à l’écart des habitations et des jardins cultivés. Cette fête qui n’a aucun impact négatif sur les activités agricoles permet un surcroît d’activité aux artisans qui s’occupent à réparer instruments de musique, bijoux et armes et même à en en produire de nouveaux. De plus, ces rencontres génèrent convivialité et développement de l’esthétique des corps.

Mesures de sauvegarde proposées